Samedi 28 Avril 2012
- Bien sûr que si, je te parle de moi, cria-t-il.
Elle leva un sourcil moqueur, et, après avoir remonté sa manche, elle plongea sa main dans son bain pour recueillir un peu de mousse. Le pouce et l'index arqués pour former un cercle elle souffla paisiblement entre ses doigts. La bulle de savon tremblota contre sa peau, puis se détacha comme un petit miracle, et prit son envol jusqu'à rencontrer le mur carrelé.
A cet instant il comprit avec plus de violence que jamais auparavant à quel point tout ce qu'il avait cru vivre n'avait été rien d'autre qu'une bulle de savon, qu'une bulle financière, qui se gonflait comme la grenouille fière avant d'éclater. Il avait donné, s'était investi, en espérant sans cesse recevoir un jour en retour, persuadé que son amour finirait par trouver un écho, il avait été si profondément impliqué dans l'immensité de ses sentiments qu'il avait oublié de vérifier si elle était solvable. La réponse venait de tomber, elle ne l'était pas, son cœur était à sec depuis des années.
Pour ainsi dire, il avait vécu une spéculation sentimentale. Et à présent son bain était froid et toutes les bulles avaient disparu de la surface, le laissant nu et ridicule, fauché avec le bout des doigts ridé par l'eau douce.
*
Ils s'accouplaient violemment dans le vent, des poussières qui venaient se prendre dans leurs cheveux, tandis que leurs corps imitaient le mouvement du piston, que l'air se faisait rare à leurs bouches et que quelque chose dans leur intime intérieur leur intimait de poursuivre jusqu'à la jouissance.
*
C'était comme marcher sur la pointe des pieds dans une maison inconnue. On ne sait s'il vaut mieux au bout du couloir tourner à droite ou à gauche. Quelque chose comme de l'exaltation mêlée d'angoisse intense, comme le tremblement des doigts sur les poignets des portes.
*
Il courait à présent dans l'herbe haute du plateau d'où s'élançaient les parachutistes. Sans quitter le sol il parvenait à ressentir le même vertige délicieux le prendre aux tripes, il redevenait l'enfant qu'il n'avait jamais été, ou qu'il n'avait jamais cessé d'être, qui se baignait dans la musique classique pour faire sécher ses pleurs. Le soleil avait le goût des sucreries oubliées, des mistrals gagnants peut-être, et puis la nostalgie finissait par tout emporter et il s'arrêtait au bord du vide pour regarder les maisons toutes petites là en bas.
C'était la promenade du champ des parapentes, elle n'avait pas changé et lui non plus, il avait juste noué des cravates à son cou et pris des cours de chinois accéléré pour aller vendre des machines à coudre à l'autre bout du monde.
Ce qui ne l'avait jamais aidé à rafistoler son cœur.
*
C'était comme regarder la vie passer à travers le hublot double épaisseur d'un sous-marin.
Les événements passaient lentement sous nos yeux, arrimés dans la pesanteur lourde des déplacements sous l'eau. On avait le temps de les contempler, de comprendre d'où venaient les remords qui nous tiraient sur les côtes quand on cherchait le sommeil. Des poissons chats, des arrêtes dans la gorge, c'était un océan tout entier qu'on essayait de boire dans un verre à liqueur quand on se retournait sur sa vie. Des requins qui nous dépeçaient quand on ne s'y attendait pas, et des étoiles de mers qui nous avaient serrés dans leurs bras sans demander d'explication. Des hauts et des bas, des vagues et des remous, de l'écume au coin des lèvres quand la colère revenait. Le sentiment d'avoir raté quelque chose, d'avoir manqué de s'arrêter, la tristesse bleue marine des abysses. On pouvait bien faire des bulles dans son aquarium, on en restait pas moins la joue collée contre le bocal.
*
Une jeune femme noire qui chantait, lascive dans la lumière rouge de la scène. Quelque chose dans son déhanché faisait lever le coude. La salle était comble, ou peut-être plutôt pratiquement vide. Il n'y avait qu'elle, les yeux mi-clos, un sourire imperceptible à la fin des strophes. Les froufous des robes des dames caressaient le parquet, et le pas puissant des hommes jouait des percussions. C'était un soir de novembre, et elle était pour moi toute la Nouvelle Orléans.
C'était une année fastueuse. La bourse était à la haute, les radios ne s'éteignaient jamais, et les gens tombaient amoureux chaque matin. Les filles piétinaient sur leurs talons en attendant leurs fiancés, les bons papas fumaient le cigare pour se donner une contenance, et les mamans s'affairaient aux fourneaux. Toute la ville pépiait d'une joie contagieuse, les arbres se coloraient de vert tendre, les commerçants se saluaient sur le perron de leurs magasins, les automobilistes étaient courtois et tout autour de moi m'invitait à prendre un verre de bonheur.
*
On sonnait à ma porte et on partait tous ensemble, les mains jointes. Je respirais l'air que j'expirai, la bouche angoissée derrière le tissu noir épais qui me coupait du monde. Accroupis dans le camion je sentais l'odeur acide de la sueur qui commençait à mouiller le dos des autres. Il y avait quelque chose d'absolument déchirant, d'une violence inouïe dans les regards cernés que l'on se lançait en silence. Et puis quelque part, entre deux cahots sur la route défaite, on atteignait le
paroxysme. La porte arrière s'ouvrait dans un claquement brut, et on sautait du camion sans attendre une seconde. Le reste avait l'odeur de la terre mouillée, molle sous nos pas. On s'enfonçait jusqu'aux chevilles dans une boue qui gardait nos traces et on courait la tête baissée, le sang qui faisait des vagues aux tempes.
*
Sa voix était comme le grésillement discret des vieux tourne-disque : elle me plaisait par dessus tout. Sa vie avait suivi sans protester le cours de l'histoire, et de guerres en résistances il était devenu celui que j'avais connu. Quelqu'un qui préférait l'ombre à la lumière mais qui avait su faire tinter son couteau contre son verre à ma noce. Il avait prononcé quelques phrases, très calmement, enveloppé dans les souffles retenus et l'admiration grandissante.
*
La porte du taxi s'était ouverte et son premier mouvement avait été de lever la tête. Les gratte-ciels lui mangeaient la vue, dressés comme des troncs d'arbres dans une jungle en plastique. C'était le tourbillon effervescent de la grande ville. Elle avait payé et avait hésité à ajouter "gardez la monnaie", parce qu'elle se sentait invincible comme les gens qu'on nous montre sur nos écrans. Des enfants sales jouaient sur le trottoir à faire un barrage pour une petite rigole d'eau. Leurs rires aigus et presque sans importance se mêlaient à l'incroyable bourdonnement du tout.
*
Sa sortie de l’hôpital avait ressemblé à un jour de fête. Le personnel lui souriait, et il avait passé l'arche en retenant son souffle, comme s'il entrait dans une nouvelle maison. Il vivait à présent dans le monde, et le monde lui avait ouvert les bras tout grands. L'asphalte semblait se dérouler sous ses pieds comme un tapis rouge à mesure qu'il marchait, tandis qu'au contraire les feux passaient au vert dès qu'ils le voyaient venir.
Les odeurs de nourriture à emporter se mélangeaient à celle, discrète, des acacias en fleurs, et quelque chose se mettait à palpiter tout près du cœur, quelque chose comme le besoin immense de mordre dans cette réalité. Il le sentait, sa place serait à jamais ici, parmi les vivants.
Les vivants qui jouaient pour lui une immense symphonie résonnante, qui montait jusqu'aux plus petits des anges, et qui descendait jusqu'au noyau de la terre, une symphonie vivante en somme, qui lui faisait venir les larmes aux yeux.
Jeudi 22 Mars 2012
"La théâtralité traduit à sa manière un certain goût du dédoublement (il doit être d'ailleurs commun à beaucoup de gens qui écrivent) : le besoin d'être à la fois acteur et spectateur, de prendre du recul, de se détacher constamment de ce qu'on fait, en même temps qu'on le fait."
***
"Plus loin elle s'abstenait souvent de lire des chapitres moins aventureux -lorsque Mowgli commence à se lasser de sa vie dans la jungle. Elle ne s'intéressait pas aux livres dans lesquels les enfants grandissaient, car (dans la vie comme en littérature) ce processus entraînait un affaiblissement accéléré et inexplicable du caractère ; de façon totalement inattendue, les héros et les héroïnes renonçaient à leurs aventures pour un amour insipide, se mariaient et fondaient une famille, et, en général, se comportaient comme un troupeau de vaches."
"Quelquefois, Harriet aimait être livrée à elle-même. Elle allumait les lampes, la télévision ou le tourne-disque, téléphonait à 'Le Pasteur vous écoute' ou faisait des appels bidons aux voisins. Elle mangeait ce qu'elle voulait dans le réfrigérateur ; elle se hissait jusqu'aux étagères les plus hautes, et fouillait dans des placards qu'elle n'était pas censée ouvrir ; elle sautait sur le canapé, si fort que les ressorts finissaient par grincer, tirait les coussins par terre et construisait des forts et des radeaux de sauvetage sur le sol."
***
" - Henry au nom de Dieu, qu'avez vous fait ?
Il a souri. - Toi, dis-le moi.
Et le plus horrible était que d'une certaine façon je le savais. - Vous avez tué quelqu'un n'est-ce pas ?
Il m'a regardé un bref instant, et alors, à ma surprise totale, absolue, il s'est adossé à sa chaise et s'est mis à rire."
" ' M. Corcoran. ' Francis l'a pris par les épaules et l'a secoué durement. ' M. Corcoran.' Il s'est retourné et est tombé dans les bras de Francis en beuglant.
J'ai couru de l'autre côté et j'ai réussi à passer son bras autour de mon cou. Ses genoux ont plié, il a failli me faire tomber, mais Francis et moi, en titubant sous son poids, avons réussi je ne sais comment à la remettre sur pied, à le manœuvrer à l'intérieur de la maison ( 'Oh merde ' a murmuré Sophie, merde.') et à le trainer jusqu'à une chaise dans l'entrée.
Son regard fou, désespéré, m'a fait l'effet d'un coup de matraque. Soudain, et en fait pour la première fois, j'ai été frappé par la vérité amère, irrévocable, par le mal que nous avions fait. C'était comme de heurter à pleine vitesse un mur en briques. J'ai lâché son col, me sentant complètement impuissant. J'avais envie de mourir. ' Oh, Dieu, ai-je marmonné. Que Dieu me vienne en aide, je regrette...'
J'ai reçu un grand coup sur le tibia. C'était Francis. Son visage était blanc comme de la craie."
"Elle avait les cheveux en désordre, sa bouche adorable était tachée de rouge sombre par le cocktail au goût de sucette, et en la voyant j'ai su qu'elle n'avait pas la moindre idée de ce qui se passait chez Henry.
Demain elle irait avec eux. Quelqu'un lui dirait probablement qu'elle n'avait pas besoin d'y aller, mais elle finirait tout de même par les suivre."
Samedi 17 Mars 2012
Non vraiment, il faudrait pas qu'on retienne trop longtemps dans nos paumes les feuilles mortes, ou elles finiront par s'écraser et redevenir poussière, débris qui collent dans les mains poisseuses. J'ai pas envie de trouver le sommeil, ni même de le chercher. Peut-être que si je cessais définitivement de dormir je pourrais entreprendre de grandes choses, ne vivre qu'une seule et immense journée psychédélique, faire des voyages intérieurs jusqu'aux confins du bout du monde.
Je sais pas. Ce que j'écris n'existe pas vraiment, c'est juste un espèce de sas où l'on échange ses paniques contre une bouteille d'oxygène. C'est un deal plutôt avantageux, et c'est pour ça que je continue encore à écrire. Je profite, c'est tout, j'ai rien à offrir que des brassées de feuilles mortes, des feuilles blanches mortes avant d'avoir été écrites, brulées dans l'âtre de nos silences. Ceux qui étranglent les phrases dans la bouche, les phrases convulsent amèrement pendant quelques secondes, leurs yeux qui s'écarquillent de ne plus trouver l'air, et déjà elles expirent. Les silences, ceux qui nous font parfois déserter nos propres vies.
Je ne sais pas ce que je raconte. C'est probablement qu'il n'y a rien à dire, ou bien que je m'abreuve la tête renversée sous le robinet des foutaises. C'est le samedi soir quand la tendresse s'en va toute seule.
Personne ne peut me retenir puisque je ne vais nulle part. Nous nous trainons juste vers le néant. C'est peut-être ça que je préfère dans l'Histoire sans Fin. Quand, à la supposée fin justement, l'impératrice, Atrayou et Bastien, triomphent du néant. Ils reconstruisent un monde à partir d'un grain de sable, un monde hérissé de cristaux d'amethyste et barbouillé des couleurs criardes des années 90, mais quelle importance.
Dans l'épisode deux, après avoir résolu le problème du néant, ils s'attaquent au vide. Ce qui n'est que la déclinaison d'une seule et même chose, mais peu importe.
La plupart des héros triomphent du mal, mais l'impératrice et Atrayou sont beaucoup plus puissants car ils affrontent le néant.
On a bien cherché - dans le monde réel - à s'affranchir du mal, par les religions, le bouddhisme, le yoga, le relativisme, la morphine, les anesthésies générales, mais le néant est resté un problème entier.
Peut-être qu'on devrait tous investir dans une méduse.
Mercredi 29 Février 2012
Jour 16, 22:44.
On a survécu. On était pas sûr de repartir, on se serait bien couché contre toi dans le cimetière, et pourtant on est revenu.
On en est revenu bordel.
A présent que tu t'es endormie pour toujours dans la terre du cimetière encaissé à flan de colline, belle, les joues rouges de tes vingt et un ans, les rouages du temps se sont remis lentement en place pour nous qui restons.
Un jour, Einstein a écrit à la veuve d'un de ses amis physiciens une lettre pour la consoler de la disparition de son mari. Il disait exactement ceci "Le temps n'existe pas". Je n'ai jamais vraiment compris ce que ça signifie, mais j'ai toujours trouvé ça très rassurant.
Dans ce temps qui n'existe donc pas, j'ai continué à exister sans elle.
J'ai écrit. Je sais que tu aimais bien que j'écrive, alors voilà, regarde, écoute, penche-toi du haut des nuages, j'écris. Avec mon coeur un peu émietté, comme un biscuit qu'on aurait oublié au fond d'une poche. Comme ces bonbons à la menthe incrustés de miettes de pain.
Nous traversons les mystères.
Sur le mur de la salle à manger du self il est écrit une phrase attribuée à Marie Curie : "Dans la vie rien n'est à craindre, tout est à comprendre."
Je la relis environ cinq fois par semaine, en me demandant ce qu'il se passe, lorsqu'on ne peut pas comprendre.
Peut-être en fait qu'il ne faut lire que le début. Dans la vie rien n'est à craindre. Forcément ça a l'air moins sage et profond dit comme ça, mais je m'en fous un peu.
Rien n'est à craindre, et j'ai marché où tu n'as pas marché, et j'ai vécu des jours que tu n'as pas vécus, et d'autres continueront à vivre les jours que je ne vivrai pas, à traverser des endroits où je ne serai pas passée, et ça continuera, tu sais, alors quelle importance.
"When the heroin is in my blood
And that blood is in my head
Then thank God that I'm as good as dead
Then thank your God that I'm not aware
And thank God that I just don't care."
Mardi 14 Février 2012
Jour 1, 13:52.
Le temps s'est ralenti presque jusqu'à s'arrêter. Je peux enfin me brosser les temps pendant trois minutes, regarder deux films d'affilée et consommer mes insomnies.
Samedi 11 Février 2012
"Et je lui aurais dit de poser le soleil, comme une lampe, au beau milieu de la terre. Comme ça, il aurait tout le temps fait jour."
Vendredi 27 Janvier 2012
J'écoute "Where is my mind ?" en me disant qu'il serait temps que je renouvelle mes références.
Malheureusement j'ai l'impression d'avoir perdu mes repères dans ce foutu labyrinthe. Je savais bien que les choses auraient été tellement plus simples si j'avais possédé un compas qui indique ce qu'on désire le plus au monde, je sais bien que j'ai besoin de ce putain de compas et d'un putain de phare à l'horizon, je sais aussi que j'écris de plus en plus "truc" et "putain" ; en fait j'aurais besoin de renouveler mes références et mon vocabulaire.
Il n'empêche que voilà, where is my foutu mind, qu'est-ce que je fabrique à la journée de l'enseignement supérieur noyée au milieu des terminales S, pourquoi je parle de réorientation tardive et radicale comme dans les brochures Onisep, pourquoi tout le monde autour de moi se casse la gueule dans ses études au même moment, pourquoi j'en suis à me demander si j'ai trouvé ma foutue vocation ou si je suis seulement en train de planifier un suicide scolaire dans les règles de l'art, tout ça un vendredi soir, avec une envie déchirante de me souler pour danser sur les chaises collées-serrées avec Léonor et penser à autre chose.
Je fuis. C'est le rite de passage, mais je fuis.
Je fuis et je mets les mots en italiques comme dans les livres de Gracq, ça me donne envie d'en arracher les pages et d'en faire des avions en papier, mais ça ferait cher l'avion en papier, alors je préfère continuer encore un peu à écrire, c'est pas perdu, c'est jamais perdu, il suffit ensuite d'imprimer recto, et au verso ça fera du papier brouillon pour les dix années à venir.
Je me regarde dans le miroir, j'ai l'air d'un petit fantôme.
Si je meurs aujourd'hui je ne serais jamais allée en Alaska, si je meurs aujourd'hui je n'aurais jamais fini d'écrire, si je meurs aujourd'hui je ne serais jamais sortie du labyrinthe. Si je meurs aujourd'hui je ne serais jamais partie en pèlerinage sur la tombe de Bukowski, je n'aurais jamais eu de carie, je n'aurais jamais quitté l'Europe, je n'aurais jamais embrassé une fille, je n'aurais jamais vu de panda ou de koala en vrai, je ne serais jamais montée à cheval, je n'aurais jamais couru dans la mer en hurlant "I'm free", je n'aurais jamais eu mon nom nulle part, je n'aurais jamais pris l'avion de nuit, je n'aurais jamais bu de cognac, je n'aurais jamais rien fait pour permettre l'accès à tout ce qui sommeille dans mon disque dur, je n'aurais jamais mangé de caviar, je ne t'aurai jamais dit "maintenant je reste pour ne plus repartir", je n'aurais jamais dit sérieusement à quelqu'un "ta gueule je m'en branle", je n'aurais jamais lu de livre en anglais, je n'aurais jamais vu la fin de Shinning, je n'aurai jamais su ce que c'est d'avoir un petit qui grandit là sous le cœur, je n'aurai jamais teint mes cheveux, je n'aurais jamais mis une claque à quelqu'un, je n'aurais jamais offert à personne un de mes petits bouts de papiers gratuits, je n'aurais jamais eu de vrai travail, je n'aurais jamais su dire à ma famille que c'est important la famille, je n'aurais jamais vu la Californie, ni l'Amérique Latine, je n'aurais jamais publié de trucs proprement insultants sur facebook, je ne me serais d'ailleurs jamais désinscrite de facebook, je n'aurais jamais parlé à mes amies de ce que j'ai fait sur "Marilou sous la neige", je n'aurais jamais refait de canular téléphonique comme quand j'avais treize ans, je n'aurai jamais écrit de testament, je ne serais jamais allée à une avant première, je n'aurais jamais su correctement mes conjugaisons latines, je n'aurais jamais fait de parapente, je n'aurai jamais offert à mon père un voyage au Chili, je n'aurai jamais vu le rayon vert, je n'aurai jamais fait un lâcher de lanternes chinoises à moi toute seule, je n'aurai jamais vu sourire la Joconde, je n'aurai jamais eu de chez moi, je n'aurai jamais eu la possibilité de réaliser mes projets fous, je n'aurai jamais gouté la saveur de la mort, je n'aurai jamais pu dire "oui", je n'aurai jamais compris pourquoi "les jours tristes" est si joyeuse, je n'aurais jamais vu d'étoile filante, je n'aurai jamais su s'il dit nos forces seront le destin ou nous forcerons le destin, je ne t'aurais jamais
dit que j'ai toujours eu une petite préférence pour la seconde
alternative, je ne t'aurais jamais expliqué la différence entre "second"
et "deuxième", en te disant que tu es le second, si je meurs aujourd'hui je n'aurais jamais su ce qu'il y avait après, si je meurs aujourd'hui je n'aurais jamais pu me réveiller à tes côtés un jour lointain.
Si je meurs aujourd'hui j'aurais vécu avec toi, si je meurs aujourd'hui je me serais déjà endormie en pensant que je ne pourrais jamais être aussi heureuse qu'à ce moment donné, si je meurs aujourd'hui j'aurai déjà compris qu'il existait une sortie au labyrinthe. Si je meurs aujourd'hui j'aurais déjà dit "je t'aime", "je te hais", "je te veux", "je m'en fous", j'aurais déjà appris par cœur des poèmes, j'aurais pris l'avion de jour, j'aurai parcouru la France en train, j'aurai appris l'espagnol, je me serai baignée dans une mer et un océan, j'aurais toujours compté sur mes doigts, j'aurais cru des milliers de fois pouvoir me réveiller en étant quelqu'un de neuf, j'aurais couru sous la pluie, j'aurai fait l'amour en souriant, j'aurai fait l'amour en pleurs, j'aurais lu beaucoup de livres, j'aurais construit un igloo, j'aurais été ivre, j'aurais aligné trois années et demi d'études supérieures, j'aurais survécu au silver star, j'aurais fait 2400 km en bus, j'aurais pleuré en cours d'histoire au premier rang, je me serais roulée en maillot de bain dans la neige, j'aurais rencontré des putains de gens, j'aurais mangé deux piments chinois, j'aurais volé plein de trucs, j'aurais eu tous les schtroumpfs, j'aurais été fière des putains de gens, j'aurais raté deux mois et demi de cours en prépa littéraire, j'aurais dormi à même le sol dans un refuge de haute montagne, j'aurais menti, j'aurais dansé, je me serais coupé les ongles pour une très mauvaise raison, j'aurais écouté des musiques tristes dans le fond du métro, je me serais endormie dans plusieurs lits différents, dans un couloir, dans le bus, dans le métro, dans le train, dans l'avion, en cours, à la bibliothèque, au macdo, j'aurais serré des gens dans mes bras, j'en aurais fait rire certains, j'aurais connu la chaleur des bars, j'aurais écrit des lettres, j'aurais désiré ton corps, j'aurais pété les plombs, j'aurais réussi mon permis du premier coup, j'aurais trouvé belles les filles, je me serais allongée sur le macadam, j'aurais reçu des surprises incroyables, j'aurais fait des bulles par la fenêtre, j'aurais fait trois vœux, j'aurais pleuré de rire certains soirs autour de la table à la maison, je me serais coupée plein de fois les cheveux parfois toute seule, j'aurais eu les mains très sales, j'aurais eu l'envie d'étreindre les gens dans la rue pour exprimer ce truc merveilleux qui te prend aux tripes, j'aurais séché les larmes d'un petit garçon fou que je haïssais en me disant que je l'aimais quand même, j'aurais eu le courage d'avoir des projets d'avenir, j'aurais joué aux pays des nounours et à la réception asiatique avec mes sœurs, j'aurais appris à faire du vélo, j'aurais eu mal physiquement au point de souhaiter croire en dieu, j'aurais dormi sur des matelas à même le sol, j'aurais entendu dire ma prof de seconde que j'étais à l'écriture ce que La Callas était à l'opéra, j'aurais vu des feux d'artifices, j'aurais pris le bateau, j'aurais tutoyé la mort, j'aurais partagé tes jours et tes nuits plus belles que les leurs, j'aurais pleuré devant "sept vies", si je meurs aujourd'hui j'aurais vu Biutiful, si je meurs aujourd'hui tu auras lu ce texte, si je meurs aujourd'hui j'aurais connu ce truc, là.
Oui, décidément si je meurs aujourd'hui j'aurais été heureuse de m'être trouvée à cinq minutes de chez toi.
Tu sais, mes textes sont bordéliques mais les choses sont simples.
Dimanche 25 Décembre 2011
"Le chauffeur se calait dans son siège et on fonçait sur cette étroite bande de ciment bordée d'eau, et tous les passagers du bus, les vingt-cinq ou quarante ou cinquante-deux personnes, lui faisaient confiance ; moi : jamais. Des fois c'était un nouveau chauffeur et je pensais : comment sélectionnent-ils ces fils de pute ? L'eau était profonde des deux côtés ; à la moindre erreur d'appréciation, il nous tuait tous. C'était ridicule. Imagine qu'il se soit disputé avec sa femme ce matin ? Ou qu'il ait le cancer ? Ou des visions mystiques ? Mal aux dents ? N'importe quoi. C'était couru : il nous foutait en l'air. Je savais que si c'était MOI qui conduisais, j'aurais envisagé la possibilité ou eu l'envie de noyer tout le monde. Et quelques fois, après de telles considérations, le possible devient réalité."
Bukowski, Factotum.
Mardi 13 Décembre 2011
Elle nous quitte jamais la litanie des "ce soir je me couche tôt" et des "ça ira mieux demain". Elle s'accroche à nos pas, à nos paupières qui se ferment à l'heure où les gens respectables prennent leur repas de midi, elle sommeille dans chacun de nos espoirs déçus pour nous promettre encore et toujours du meilleur à venir. Le meilleur est avenir, l'avenir est devant nous, le monde est à nous et à nos cœurs - plus que nos visages - balafrés.
Envoyez-moi des fleurs, et vos dons en céréales ou en anxiolytiques.
Samedi 19 Novembre 2011
Ce soir je devrai encore arracher le sparadrap au creux de mon coude, ça fera une petite douleur, une de ces infimes petites douleurs qui tapissent nos jours comme un rideau d'arbres. Je me suis coupée le genoux avec le rebord tranchant d'un miroir, j'ai une ligne rouge qui le traverse de haut en bas.
C'est la ligne des minuscules douleurs. La même que la ligne de la main, celle du milieu. J'ai choisi celle du milieu parce que, chez moi, c'est la plus courte. Alors tant qu'à faire.
Je pense souvent à cette croyance juive, comme quoi plus tu casses de verres plus tu diminues ton quota de malchance. Jme dis que je devrai foutre toute ma vaisselle par la fenêtre pour être sûre qu'il m'arrivera rien.
De toute façon j'ai de plus en plus de mal à prendre le métro sans écouter de musique, à marcher dans les rues sans sautiller, à ne pas me retourner quand je monte un escalier.
J'ai de plus en plus de mal à exister sans me surprendre en train de vivre.
Tu sais, ce truc que tu me disais, comme quoi tu aimes bien la nuit qui tombe très tôt en hiver parce que ça quelque chose de romantique, et bien je crois que je commence à comprendre.
Peut-être qu'il s'agit simplement de construire sa vie sur des sables émouvants.
Lundi 14 Novembre 2011
J'ai toujours eu peur d'avoir la tête en bas - handicap qui m'a empêchée de faire le poirier et de toucher le fond des piscines - et je suis à peu près sûre que ça explique mon sommeil chaotique. Je me penche au bord de la nuit, mais j'ai trop peur de tomber la tête en avant, alors je me contente de m'allonger dans la fange boueuse, sans oser aller plus loin, là où l'eau devient noire et couleur de rêves.
"A vrai dire la question n'est pas comment être guéri, mais comment vivre." Conrad, Au cœur des ténèbres.
" Dès que dans l'existence ça va un tout petit peu mieux on ne pense plus qu'aux saloperies." Céline, Mort à crédit.
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